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Ensemble Des Equilibres| Presse
Classique Info | 24/10/11| Fred Audin
La grande qualité de ce disque est d'offrir enfin un programme cohérent entièrement consacré à Sandor Veress, et, au-delà de la première mondiale que constitue l'enregistrement du Quatuor à cordes n°2, de présenter probablement la meilleure lecture duTrio à cordes, pièce austère mais à classer parmi les essais les plus importants du genre, par une originalité radicale et un style personnel à mi-chemin entre dodécaphonisme et tonalité. Que ce disque émane de musiciens français reste une surprise inattendue, tant les membres de l'ensemble Des Equilibres (au nom fort bien choisi, car dans ce groupe à géométrie variables les cordes au moins, à en juger par le présent disque, se disputent à égalité la vedette dans un équilibre qui les désigne tous comme des solistes de premier plan) sont habités par l'esprit de ce compositeur de Transylvanie ayant acquis tardivement (en 1992, trois mois avant sa mort) la nationalité suisse.
Les quatuors de Veress, tous deux des œuvres de jeunesse sont typiques de l'évolution de la musique hongroise, dans le traitement qu'ils font des thèmes folkloriques (moldaves puisque Veress contribua à relever les mélodies populaires de cette région). Elève en composition de Kodaly dont il reprit la chaire pour devenir à son tour l'initiateur de Ligeti et Kurtag, Veress fut également choisi par Bartok comme assistant à l'Académie des Sciences de Budapest, poste qu'il occupa de 1936 à 1940 après avoir été celui de Lajtha au Musée Ethnographique. Dès 1931 (date de composition du Quatuor n°1) il apparaît marqué par l'influence du Quatuor n°4 de Bartok, dans le cri d'ouverture, l'ostinato qui suit l'introduction, les techniques de jeu (pizzicati et glissandi) même s'il faudrait examiner plus avant le rapport entretenu avec le Quatuor n°1 d'Hartmann, toutes œuvres réagissant également à la Suite lyrique d'Alban Berg, et présentant des traces du sérialisme naissant, chez Veress dans le très beau passage de calme succédant au premier thème. L'ensemble Des Equilibres réussit à mettre un certain ordre dans ce premier mouvement de construction rhapsodique, où le charme véritable n'intervient qu'à la fin dans la codasul ponticello préparant un merveilleux andante plaintif dans lequel les hardiesses harmoniques se fondent dans une ambiance rêveuse et angoissée.
La supériorité de cette version sur celle de l'Orpheus Quartett est immédiatement perceptible, ces prédécesseurs ayant tenu à enregistrer dans une salle d'abbaye dont la réverbération excessive laissait une impression de flou particulièrement nuisible aux lignes contrapuntiques du Vivo final. L'enregistrement est ici d'une clarté absolue (tant qu'on y entend par instant la respiration des instrumentistes), ce qui flatte la subtilité rythmique de la composition même si le thème de danse paysanne apparaît un peu trop à nu au premier plan, singularité de la composition, compensée par un épisode final d'une subtilité de timbre quasi unique dans la littérature pour quatuor.
On doit à Agnès Pyka, cheville ouvrière de l'ensemble Des Equilibres et premier violon du trio et quatuor, entrée en contact avec la partition lors de ses études à Budapest, l'exhumation du Quatuor n°2 de Veress, créé à Paris en 1937 et inexplicablement tombé dans l'oubli tant l'écriture y est plus aboutie que dans le précédent en terme d'indépendance des voix, affectant au départ l'improvisation et intégrant le matériel d'origine populaire avec moins de littéralité mais dans une structure beaucoup plus riche quand bien même les textures en paraissent allégées. On croit y déceler aussi malgré les mélismes bartokiens appuyés une influence d'un néo-classicisme baroque italianisant discret, et une douce mélancolie qui fait songer à l'école anglaise (Bax, Alwyn, Rubbra). Sans avoir la partition sous les yeux, il semble que l'alto (Magali Demesse), dans sa position centrale, soit particulièrement bien servi par l'andante en grisaille dont se dégage une véritable invention mélodique que relaie la déploration du violoncelle (tout du long, et dans les plages suivantes encore, remarquable Yannick Callier), avant que les cordes aiguës à leur tour n'entonnent de déchirants thrènes, effilochés en harmoniques. Le prestofinal reprend comme de façon cyclique la figure descendante du premier mouvement, se lançant dans un développement en contrepoint serré sur fond d'ostinato parcourant tout l'ambitus du quatuor, pour aboutir sans jamais élever la voix à un dénouement semé de pizzicati et de rythmes irréguliers. Une fausse fin ne ramène l'élégie que pour relancer le motif fugué, prestissimo, dans un essoufflement qui rappelle certaines techniques propres à Holmboe.
Il est surprenant que Veress ne soit jamais revenu au quatuor (à part dans un tardif concerto pour quatuor et orchestre qu'on aimerait entendre s'il n'était inédit au disque). En 1954, son unique Trio pour violon, alto et violoncelle jette cependant un regard rétrospectif sur le genre, élargissant l'ambition malgré la réduction de l'effectif et des mouvements de la structure qui n'est plus constituée que par une forme bipartite. Quelle surprise que ces accords « neutres » introduisant l'andante où toute référence à un centre tonal est abandonnée, permettant pourtant que s'élève une mélodie d'un grand raffinement, sans diminution de l'espace sonore, qui, lorsqu'il se raréfie se meuble à nouveau de trilles, de pizzicati isolés auxquels répondent les notes suraiguës du violon, un discours dans lequel l'absence de rapports harmoniques habituels ne nuit nullement à la continuité, mais devient le support même du développement, sans divagation ni hasard, une cohérence et une cohésion qu'assure seule l'intelligence des instrumentistes. Les voilà, plus investis encore dans l'Allegro molto où résonnent les inoubliables percussions sur le bois, partie intégrante du jeu et non timidement frappées comme c'était le cas dans la version du Trio Contrechamps. Le traitement des rythmes, qui ne marquent jamais d'arrêt, mais swinguent entre slaps et pizzicati est époustouflant, jusqu'aux épisodes en sourdine ; les oppositions d'attaque dessinent un univers fascinant de subtilité dans leur distribution, haletant et d'un intérêt qui ne se tarit jamais, jusqu'à la liaison finale du retour de l'atmosphère élégiaque et de la reprise virtuose du presto fantastique, dont les derniers accords piqués se combinant aux percussions digitales laissent véritablement sans voix !
Une composition d'une liberté totale, telle que Veress la réclamait encore en 1981, déclarant : « J'ai beaucoup expérimenté le système dodécaphonique, sans jamais en devenir l'esclave. Je réclame ma liberté, ma liberté intérieure », caractéristique qui ne devient perceptible que lorsque les interprètes eux-mêmes ont assez de pertinence pour s'en faire le reflet.
Notice utile et éclairante en trois langues (français, anglais, allemand) ; on n'aurait de critiques négatives que pour la photo peu flatteuse et mal cadrée de l'Ensemble au verso du livret et la pochette quelconque.
- Sandor Veress (1907-1992), Quatuor à cordes n°1 ; Quatuor à cordes n°2 ; Trio pour alto, violon et violoncelle
- Ensemble Des Equilibres : Agnès Pyka, Cécile Gouiran, violons ; Magali Demesse, alto ; Yannick Callier, violoncelle
- 1CD Hungaroton HCD 32691. Enregistré au Studio Hungaroton, Hongrie du 14 au 20 février 2011
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